LA MORT

Propos introductif de Dimitri Derat à la séance du café philo du 4 novembre sur la MORT

La mort l’horizon de toute existence, le point de fuite à partir duquel l’existence est mise en perspective.

Regardée en face, la mort  est un non-sens, un  événement impossible à accepter : il met fin à la vie qui ne cesse de se vouloir elle-même : « si misérable que soit la vie, elle veut néanmoins vivre » disait Maître Eckhart. Mais le non-sens de la mort  donne en même temps sens à la vie.

A partir de la conscience de ce néant qu’est la mort  nous apercevons l’unicité de notre existence : « nous sommes nés une fois, il n’est pas possible de naître deux fois, et il faut n’être plus pour l’éternité »,  dit Epicure.

Dire qu’il y a la mort, c’est dire que nous ne pouvons refaire indéfiniment notre existence, c’est donner tout son sérieux et sa saveur à chaque instant qui insiste contre l’éventualité du néant.

Mais  la perspective de la mort  vient ternir le plaisir avec lequel  nous devrions savourer chaque instant. Inscrire le plaisir de vivre dans la perspective de la mort, faire de la mort la raison de se réjouir de vivre, c’est  introduire l’inquiétude comme arrière-fond de chaque instant, aussi savoureux soit-il. Il faut donc que la pensée cherche à savoir à quoi s’en tenir à propos de la mort.

La pensée rencontre la mort comme un problème qui la confronte à ses propres limites. La mort est  quelque chose que la pensée  anticipe sans jamais pouvoir en faire l’expérience.  Elle est l’irreprésentable. Mais en même temps c’est  un objet de crainte parce  qu’il met un terme au vouloir-vivre, parce que ne pouvant en faire l’expérience, nous ne pouvons qu’imaginer ou fantasmer cet inconnu. A partir du moment où la mort devient objet de fantasme, où elle vient troubler la quiétude du vivre, elle impose à la pensée de l’affronter.

Ce qu’il s’agit de savoir dans cet affrontement, c’est la disposition à prendre  à l’égard de cette mort qui vient nous retirer ce qu’elle fait apparaître comme étant le bien le plus précieux : l’existence et celle de ceux qui nous sont chers. Faut-il la considérer comme le plus grand des maux, si elle nous retire le plus grand des biens ? Ou au contraire comme le plus grand des biens si elle nous rend la vie si précieuse ?

Elle délimite la portion de temps qui nous est attribuée, et vient donc faire de chaque décision inscrite dans notre histoire une manière de réduire la durée de notre existence. En limitant le champ des possibles, et puisque nous ne pouvons indéfiniment refaire notre existence, elle nous impose de choisir les possibles avec sérieux, de choisir le meilleur possible. La mort pose donc la question de savoir quel genre de vie il faut mener : elle donne forme à notre vie.

Si la mort vient questionner la vie dans ce qu’elle comporte d’essentiel, la vie elle-même ne peut pas ne pas questionner la mort quant au rapport qu’elle entretient avec la vie.

Comment faut-il concevoir la mort dans son rapport à la vie ? Faut-il concevoir la mort comme cet événement brutal qui vient retirer une vie parfois pleine de sens ?

La brutalité de l’événement doit-il nous conduire à nous y préparer, comme l’indiquait Montaigne au chapitre 20 du premier livre des Essais ? Mais Montaigne nous conseille aussi de nous défier de cette préparation à la mort :

«  Il est certain qu’à la plupart, la préparation à la mort  a donné plus de tourments que n’a fait la souffrance. (…) Nous troublons la vie par le soin de la mort, et la mort par le soin de la vie. » Pour Montaigne, il faut donc plutôt, ironiquement, dédramatiser la mort et simplifier l’image imposante qu’en dressent les réflexions trop appuyées : « A vrai dire, nous nous préparons contre les préparations à la mort. »

Dédramatiser la mort,  c’est la domestiquer, se la rendre familière et lui ôter son étrangeté.

Comment la domestiquer, se familiariser avec elle si elle est ce dont on ne peut faire l’expérience ? Apprendre à mourir, une absurdité : comment apprendre une chose qu’on n’a jamais faite ?

S’agit-il par le discours, la pensée, de la concevoir en quelque sorte a priori ?  Dire par exemple comme Epicure que la mort n’est rien ? Ou alors, faut-il  se dire que la mort n’est pas rien, et que n’étant pas rien  elle ne nous retire pas tout,  qu’elle n’est qu’une vie à la puissance supérieure ?  C’est la mort du Phédon de Platon.

Mais comment être certain qu’au moment où nous l’approcherons que nous nous conduirons avec elle conformément à l’attitude que nous avions anticipé, avec sérénité ?

Voir La mort d’Ivan Illitch de Tolstoï, chapitre VI.

En définitive, de la vie à la mort, y-a-t-il rupture brutale ou bien passage successif et insensible ?

« Mais conduits par la main de la nature, d’une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degrés en degrés, elle nous roule dans ce misérable état et nous y apprivoise, si bien que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous… […] le saut n’est pas si lourd du mal-être au non être. » Montaigne

« Nature même nous prête la main et nous donne courage. Si c’est une mort courte  et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m’aperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie j’entre naturellement  en quelque dédain de la vie. Je trouve que j’ai bien plus affaire à digérer cette résolution de mourir quand je suis en santé que quand je sus en fièvre. D’autant que je ne tiens plus si fort  aux commodités de la vie, à raison que je commence à perdre l’usage et le plaisir, j’en vois la mort d’une vue beaucoup moins effrayée. Cela me fait espérer que, plus je m’éloignerai de celle-là et approcherai de celle-ci, plus aisément j’entrerai en composition de leur échange. » Montaigne

Y-a-t-il moyen de s’entretenir de la mort de manière qu’elle ne nous prenne pas au dépourvu, c’est-à-dire qu’elle ne nous surprenne pas et que nous séparions de cette vie sans crainte et sans regret ?

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