sommes-nous des individus

Le texte qui suit n’est pas un compte-rendu des échanges conduits au cours de la séance du 12 janvier sur ce sujet. Il a été écrit par Grégory afin que nous ayons un document rappelant le contenu de sa présentation et aussi pour que des échanges continuent entre les participants après cette séance. 

Sommes-nous des individus ?

 

Dans le roman La Nausée de Jean-Paul Sartre, un jeune historien, Antoine Roquentin, d’abord conscient de sa liberté à laquelle il avait décidé de donner le sens d’un travail de recherche, se découvre brutalement empêtré dans l’être comme “ la racine du marronnier qui (s’enfonce) dans la terre, juste au-dessus de (son) banc”. Certes sa conscience ne s’est pas effacée. Comment le pourrait-elle? Les habitudes forment d’ailleurs de solides points d’appui à la vie pour ne pas se perdre. Roquentin existe donc comme individu. Il est conscient de lui-même et on le reconnaît. Mais “c’est (alors) un garçon sans importance collective, (…) tout juste un individu” (Céline cité par Sartre dans l’exergue de son roman). Les rapports aux choses et aux autres l’ont envahi au point de perdre de vue la raison de sa venue en Normandie. La confusion gagne l’esprit de Roquentin jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée. Il n’est pas aisé d’exister comme un individu. Bien sûr nous sommes chacun – chaque “un” – pris à part, de manière singulière : des individus. Nous, c’est-à-dire les uns et les autres, la société et le genre humain. La notion d’individu ne fait pas plus problème que celle du pronom personnel “nous”. Le nous se décompose en une multitude d’uns et manifeste d’emblée sa puissance inclusive : nous, les individus, en somme. Cependant, à y regarder de plus près, notre individualité ne va pas de soi surtout quand elle est rapprochée du pronom personnel nous qui constitue pour chacun une menace, celle d’y être absorbée totalement sans reste, sans qu’il ne reste plus rien à la fin de notre individualité.

La singularité de nos goûts, de nos désirs, de nos fins seraient de l’ordre du commun. L’originalité de chacun est d’ailleurs, le plus souvent, banale. Juste retour des choses? On songe ainsi à la manière dont nous nous constituons comme individus à partir du monde, des cultures et des structures sociales (la famille, etc.). L’existence d’un individu ne se tire pas d’un néant. L’écueil est double : spartiate et athénien. Durant l’antiquité, Sparte la guerrière avait chassé les artistes et pratiquait à sa façon un communisme militaire tandis qu’Athènes la raffinée laissait chacun se singulariser. Cette distinction n’est pas vraie sans nuances. Cependant, au terme de la guerre du Péloponnèse, Athènes perdit ses fortifications et Sparte régna en maître sur les terres de sa concurrente.

L’illusion de l’étymologie du mot individu (traduction du grec atomos qui signifie une chose indivisible comme un atome leucippéen) ne fait pas long feu.

Le principe d’individuation défini par Aristote indique que l’existence d’un individu se conclut de la division d’un genre en espèces et en famille tandis que la notion d’individualisation, l’action de devenir un individu ou de développer son individualité montre que l’individu suppose un nous voire un tout qui l’accueillent et dont il se détache. L’individuation (processus repéré par la logique, la sociologie puis par la psychanalyse) intervient de l’extérieur tandis que l’individualisation procède des efforts de l’individu. A quoi conduisent ces maints efforts?

 

L’individualité se forme souvent par identification : on croit se rendre unique en s’identifiant paradoxalement à d’autres que le nous dont on procède (un philosophe par exemple) et notre belle individualité acquise à force de multiples différenciations se ramènerait au terme d’une identification policière à peu de choses…

Essayons de formuler le problème de la relation de l’individu à partir de l’œuvre de Rousseau.

Dans Les rêveries du promeneur solitaire, 1782, Cinquième promenade , Rousseau définit le sentiment d’existence.“Le sentiment d’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur. Mais la plupart des hommes agités de passions continuelles connaissent peu cet état et, ne l’ayant goûté qu’imparfaitement durant peu d’instants, n’en conservent qu’une idée obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme”. (cité par Charles Taylor dans La politique de reconnaissance).

Rousseau est ici sans illusion sur la disparition de l’état de nature. Il ne l’est pas non plus sur une possibilité de refonder le politique : “il n’y a plus de citoyens”. Le sentiment d’existence reste néanmoins une expérience de soi possible. Les individus ne se sont pas complètement condamnés au malheur….En 1762, Du Contrat social, au chapitre VI du livre I, manifestait sans doute davantage d’optimisme en définissant le pacte social de la manière suivante :“Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout”.Le pacte social est le principe générateur de la communauté politique transformant les individus en citoyens. Il ne s’agit pas bien sûr de choisir entre un terme ou l’autre de l’alternative dont le bien fondé à suggérer les éléments d’un problème.

Chacun se demandera néanmoins ce que révèle la double exigence de revenir au pacte social et de s’accomplir comme individu. Une réflexion sur l’individu semble d’ores et déjà impliquer une réflexion sur le nous tout comme une réflexion sur le nous d’une communauté nécessite une réflexion sur la valeur et la place de l’individu. Chacun à sa place. Et maintenant que les bouches s’ouvrent et que les mains pianotent !

GD

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *